Un sifflement strident qui envahit la salle, le public qui se bouche les oreilles, le chanteur qui fusille la régie du regard… Si tu fais du son en live, tu as forcément déjà vécu ce moment. Savoir éviter le larsen en concert fait partie des compétences de base de tout technicien son, et c’est souvent ce qui distingue un concert stressant d’un concert maîtrisé.
Bonne nouvelle : le larsen n’est pas une fatalité. C’est un phénomène physique simple à comprendre, et une fois que tu sais d’où il vient, tu peux le prévenir dès l’installation du plateau, puis le traquer efficacement pendant la balance.
Dans ce guide, on voit ensemble ce qu’est vraiment le larsen, pourquoi il apparaît, et surtout les techniques concrètes pour l’éviter et le supprimer, du placement des micros au réglage des retours.

Qu’est-ce que le larsen ?
Le larsen (ou « feedback » en anglais) porte le nom du physicien danois Søren Absalon Larsen, qui a décrit ce phénomène. Il s’agit d’une boucle de réinjection : un micro capte un son, ce son est amplifié puis diffusé par une enceinte, et le micro recapte ce son amplifié… qui est de nouveau amplifié, et ainsi de suite.
Tant que le son qui revient dans le micro est plus faible que le son d’origine, la boucle s’éteint d’elle-même. Mais dès que le gain total de la boucle atteint ou dépasse 1 sur une fréquence donnée, cette fréquence s’auto-entretient et grimpe jusqu’à produire le fameux sifflement (dans les aigus) ou le ronflement sourd (dans les graves).
Retiens bien ce point : le larsen apparaît presque toujours sur une fréquence précise, celle où l’ensemble micro + console + enceinte + acoustique de la salle est le plus « sensible ». C’est ce qui rend les corrections ciblées possibles.
Pourquoi le larsen apparaît-il en concert ?
En live, plusieurs facteurs se cumulent et rendent la boucle plus facile à déclencher :
- Les retours de scène : les wedges sont posés à quelques mètres, voire quelques dizaines de centimètres des micros. C’est la source de larsen la plus fréquente.
- La façade mal placée : des enceintes de diffusion situées derrière ou trop près de la ligne des micros renvoient directement le son vers la scène.
- Un gain trop élevé : plus tu montes le préampli ou le fader d’un micro, plus tu rapproches la boucle du point de bascule.
- Une source trop faible ou trop loin du micro : un chanteur qui chante doucement à 30 cm de son micro t’oblige à monter le gain, et le micro capte alors davantage la salle et les enceintes.
- L’acoustique de la salle : murs nus, plafonds bas, surfaces réfléchissantes renforcent certaines fréquences (les modes de la pièce) qui deviennent des candidates idéales au larsen.
- Les mouvements sur scène : un artiste qui passe devant un wedge ou pointe son micro vers la façade peut déclencher un larsen qui n’existait pas pendant la balance.
Bien placer les micros et les enceintes : la base pour éviter le larsen
Avant de toucher à un égaliseur, le premier réflexe est physique. Un bon placement règle la majorité des problèmes, sans dégrader le son.
- Étape 1 : place la façade devant la ligne des micros, jamais derrière. Le son de la diffusion doit partir vers le public, pas vers la scène.
- Étape 2 : choisis des micros directionnels. Un micro cardioïde est très peu sensible à l’arrière, un supercardioïde ou hypercardioïde encore moins sur les côtés, mais il présente un petit lobe arrière.
- Étape 3 : oriente les retours vers la zone « morte » du micro. Pour un cardioïde, le wedge se place pile dans l’axe arrière du micro. Pour un supercardioïde, on décale plutôt les wedges sur les côtés (environ 120 à 130° par rapport à l’axe), là où se trouvent ses zones de moindre sensibilité.
- Étape 4 : rapproche la source du micro. Plus le chanteur est près de la capsule, moins tu as besoin de gain, et plus tu gagnes en marge avant larsen. Encourage les artistes à « manger » un peu leur micro.
- Étape 5 : coupe ou baisse les micros qui ne servent pas. Chaque micro ouvert ajoute une boucle potentielle. Utilise les mutes, les VCA ou les DCA pour fermer ce qui n’est pas en jeu.
On appelle tout cela travailler le gain avant larsen (« gain before feedback ») : c’est la quantité de gain que tu peux appliquer avant que la boucle ne s’emballe. Tout ce qui augmente cette marge te donne plus de confort pendant le concert.
Comment supprimer le larsen avec l’égalisation
Une fois le placement optimisé, l’égaliseur devient ton meilleur allié. L’idée n’est pas de creuser le son au hasard, mais d’atténuer précisément les quelques fréquences qui posent problème.
La technique la plus répandue s’appelle le « ring out » (ou « faire sonner » les retours). Elle se pratique pendant l’installation, avant l’arrivée des musiciens :
- Étape 1 : mets le micro à sa position de jeu, devant son wedge, et envoie-le dans le retour concerné.
- Étape 2 : monte doucement le niveau jusqu’à entendre le tout début d’un larsen (une fréquence qui « sonne » ou qui commence à tenir).
- Étape 3 : identifie cette fréquence à l’oreille ou avec un analyseur de spectre (RTA), très présent sur les consoles numériques actuelles.
- Étape 4 : applique une coupe étroite (Q élevé) de quelques dB sur cette fréquence, sur l’égaliseur graphique ou paramétrique du retour.
- Étape 5 : remonte légèrement le niveau jusqu’au prochain larsen, et recommence. En général, quelques coupes bien placées suffisent.
Attention à ne pas tomber dans l’excès : si tu enchaînes une dizaine de coupes profondes, ton retour va sonner creux et sans vie, et l’artiste risque de te demander… plus de volume. Si tu as besoin de trop de corrections, c’est souvent le signe d’un problème de placement ou de matériel à régler en amont.
Si tu veux approfondir le fonctionnement des filtres, des fréquences et du facteur Q, jette un œil à notre guide complet sur l’égalisation.
Les outils qui t’aident à combattre le larsen
En plus de l’égaliseur, plusieurs outils peuvent te faciliter la vie :
- L’analyseur de spectre (RTA) : il affiche en temps réel les fréquences dominantes. Pratique pour identifier rapidement une fréquence qui sonne, surtout quand tu débutes.
- Les suppresseurs de larsen automatiques : ces processeurs détectent une fréquence qui s’emballe et placent automatiquement un filtre étroit. Ils peuvent dépanner, mais ils ne remplacent ni un bon placement ni une oreille entraînée.
- Les in-ears (retours intra-auriculaires) : en remplaçant les wedges par des écouteurs intra-auriculaires, tu supprimes une grande partie du son renvoyé vers les micros. C’est l’une des solutions les plus efficaces pour réduire les risques de larsen sur scène.
- Le gate et l’expandeur : sur certaines sources (toms, micros d’ambiance), ils ferment automatiquement le micro quand il n’y a pas de signal utile, ce qui limite les boucles inutiles.
Les bons réflexes pendant le concert
Même avec une balance parfaite, un larsen peut surgir pendant le show : un musicien bouge, la salle se remplit et son acoustique change, un artiste demande plus de retour… Voici les réflexes à adopter :
- Garde les mains près des faders des micros les plus exposés (voix, micros d’ambiance) et des masters de retours.
- Baisse d’abord, analyse ensuite : face à un larsen, ta priorité est de protéger les oreilles du public et des artistes. Descends rapidement le fader concerné, puis identifie la source.
- Repère l’origine : façade ou retours ? Un larsen dans les retours s’entend souvent plus fort sur scène, celui de la façade remplit la salle.
- Anticipe les moments à risque : un chanteur qui descend dans le public, un micro tendu vers la foule, une prise de parole entre deux morceaux avec un micro poussé fort… Prévois ces situations à l’avance.
- Communique avec les artistes : explique-leur de ne pas pointer leur micro vers les wedges ou la façade. Un simple échange pendant la balance évite bien des surprises.
La balance reste le moment clé pour tout préparer. Pour l’organiser étape par étape, lis notre article : balance son en concert : comment réussir ton soundcheck.
Les erreurs fréquentes des débutants face au larsen
Quand on débute en sonorisation, certaines erreurs reviennent très souvent :
- Booster les fréquences au lieu de couper : chaque boost à l’égaliseur rapproche une fréquence du larsen. Privilégie toujours les coupes.
- Compresser fort une voix déjà limite : un compresseur avec beaucoup de gain de compensation remonte aussi le niveau de la salle captée par le micro dans les silences, ce qui peut déclencher un larsen.
- Négliger le ring out par manque de temps : quelques minutes de préparation te font gagner un confort énorme pendant le concert.
- Tout régler au casque : le larsen dépend de l’interaction entre enceintes, micros et salle. Il faut écouter sur place, dans les conditions réelles.
- Accepter un retour trop fort : donner à l’artiste « toujours plus » de volume dans son wedge mène tôt ou tard au larsen. Cherche plutôt un mix de retour plus clair, où chacun s’entend mieux sans monter le niveau global.
Se former pour maîtriser le son en live
Le larsen est un excellent exemple de ce qui fait la richesse du métier d’ingénieur du son live : un mélange de physique, d’écoute, de méthode et de sang-froid. Ces réflexes s’acquièrent avec la pratique, sur du vrai matériel et dans de vraies conditions de concert.
Si tu veux apprendre à gérer une console, sonoriser une scène et préparer une balance comme un pro, découvre notre formation ingénieur du son, pensée pour te faire progresser concrètement, du studio à la scène.
Conclusion : éviter le larsen, une affaire de méthode
Pour éviter le larsen en concert, retiens l’ordre logique : d’abord le placement (façade devant les micros, micros directionnels, retours dans les zones mortes, source proche du micro), ensuite le gain (pas plus que nécessaire, micros inutilisés fermés), et enfin l’égalisation ciblée grâce au ring out. Les outils comme le RTA, les suppresseurs automatiques ou les in-ears viennent compléter ce travail, sans le remplacer.
Avec un peu d’entraînement, tu sauras identifier une fréquence qui sonne en quelques secondes, et le larsen deviendra un incident maîtrisé plutôt qu’une source de panique. C’est l’une des premières marques d’un technicien son en qui les artistes ont confiance.
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